L’emprise : l’origine de l’acceptation des violences conjugales

Les mots balayent les derniers résidus de confiance qu’il reste. Les coups emportent tout et laissent place à l’instinct.

La confiance s’en est allée, il faut s’oublier et survivre.

Mais ce n’est pas l’instinct qui fait vivre, c’est la puissance. Ces femmes sont ce qu’il y a de plus fort dans un monde où la puissance est caractérisée par la violence et l’emprise. Face à la lâcheté, c’est par leur courage qu’elles brillent. Dans l’ombre.

Alors que le silence des médias et surtout de la Justice ne pouvait plus durer, c’est souvent en préjugeant que la société ose se prononcer : « C’est une question de choix ». Cette affirmation, creuse et vile, fait état, non seulement d’une absence d’humanité et d’empathie, mais plus encore d’une ignorance très encrée sur la situation des femmes victimes de leur conjoint ou ex-conjoint. Car il ne s’agit pas uniquement de choisir de rester ou de partir.

Et si la maîtrise de votre propre destin ne semblait plus vous appartenir?

La peur de mourir sans celui qui tue progressivement. La crainte d’une séparation brutale qui mettrait fin à des années d’habitude ou qui provoquerait une réaction encore plus malheureuse.

L’absence d’endroit où se réfugier. L’espoir que tout s’arrange. Le sacrifice de sa personne au service de ses enfants, de sa famille ou encore au nom de valeurs familiales et traditionnelles.

La contrainte physique.

Quelque soit les circonstances, la conscience de ces femmes ne devrait jamais être amenée à être jugée. Plus rationnellement, ce sont leurs bourreaux qu’il faut juger. Ce sont eux qu’il faut regarder comme l’oeil dévisage Caïn dans La conscience de Victor Hugo. La culpabilité n’existe que pour eux.

Mais la situation dans laquelle est placée la victime est dominée par un phénomène d’emprise qu’il faut nécessairement connaitre pour appréhender le comportement de cette dernière. Cet état d’emprise place la victime dans une situation de soumission et de dépendance vis-à-vis de son agresseur. Sous emprise, la victime n’a plus conscience de la dangerosité de la situation dans laquelle elle se trouve. A côté des violences, c’est l’emprise qui réduit au silence.

Plus encore, c’est à cause de cette dépendance que des femmes renoncent à sauver leur vie quand elles le peuvent, qu’elles reviennent vers leur bourreau, voire qu’elles le défende.

Pour le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti, « L’emprise est une aliénation insidieuse. Elle est un phénomène psychologique qui vicie la relation humaine. C’est un mal pernicieux qui arrive doucement, comme un poison, sans que la victime s’en aperçoive ».

Face à ce fléau, un Grenelle des violences conjugales a été mis en place par les pouvoirs publics le 3 septembre 2019. Ce dernier a débouché sur plusieurs avancées juridiques pour tenter de sortir les victimes de cet engrenage.

Pour informer la Justice contre le silence des victimes, une réforme du secret médical a notamment été entreprise. En application de l’article 226-14 du code pénal, le médecin ou tout autre professionnel de santé peut désormais porter à la connaissance du procureur de la République une information relative à des violences exercées au sein du couple, lorsqu’il estime que la victime « n’est pas en mesure de se protéger en raison de la contrainte morale résultant de l’emprise exercée par l’auteur des violences ». Si le médecin se trouve dans l’impossibilité de recueillir l’accord de la victime, il doit néanmoins l’informer du signalement qu’il a effectué.

Cette possibilité pour les médecins de révéler les faits à l’autorité de poursuite même sans l’accord de la victime permet de surpasser les effets indésirables de l’emprise et éventuellement de sortir certaines femmes de l’isolement. Pour les aider dans leur mission, les professionnels de santé disposent d’un vade-mecum proposant de les guider dans leur décision avec notamment une liste de faisceaux d’indices pour les aider à déceler les cas de violences intraconjugales et d’emprise.

Pour lutter contre l’emprise, l’article 255 du code civil sur la médiation familiale a également été modifié afin que la procédure de médiation soit empêchée lorsque « des violences sont alléguées par l’un des époux sur l’autre époux ou sur l’enfant » ou lorsqu’il existe une « emprise manifeste de l’un des époux sur son conjoint ».

Avec des mesures comme celles-ci, le gouvernement entend lutter contre l’emprise des femmes victimes de violences conjugales.

Depuis le Grenelle, de nouveaux outils ont également été développés. L’ordonnance de protection, le téléphone grave danger ou encore le bracelet anti-rapprochement sont destinés à protéger les victimes par le maintien à distance de l’agresseur.

En 2020, 102 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire. Plus encore, 213 000 femmes majeures déclarent avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur cette année. N’oublions pas toutes celles dont le silence nourrit encore notre ignorance.

Magistrate et haute fonctionnaire à l’égalité femmes-hommes, Isabelle Rome a oeuvré toute sa vie au soutien des femmes victimes de violences. Dans son oeuvre, Liberté, Egalité, Survie, elle évoque l’histoire de Solange : « Cinquante-cinq années de peur et de terreur à vivre auprès de cet homme. (…) Et puis un jour, une petite valise au bout de ses bras fatigués, elle s’en est allée. Elle avait soixante-quinze ans ». Le courage admirable de Solange se retrouve dans ses mots, retranscrits par l’auteure : « On a de la force en soi. C’est la volonté. Il faut continuer à avancer. Ne rien montrer. Garder notre dignité ».

Linda Mesbah, membre de l’ADHS

Sources :
  • Préface de L’emprise et les violences au sein du couple, Eric Martinent, Isabelle Rome, Dalloz,
    Thèmes et commentaires
  • La lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes, Lettre n°17-Novembre 2021

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