Les femmes qui écrivent sont dangereuses : Le cauchemar masculin d’être rivalisé

Depuis 1982, le 8 mars, est célébrée en France la journée internationale des droits de la femme. A cet égard,  la place des femmes dans la mémoire collective et dans l’histoire littéraire mérite d’être interrogée. 

« Nous n’excluons pas, dira-t-on, la culture d’esprit dans les femmes mais nous ne voulons pas que cet esprit leur inspire le désir d’être auteurs, de se distraire ainsi de leurs devoirs naturels et d’entrer en rivalité avec les hommes tandis qu’elles sont faites seulement pour les encourager et les consoler » écrivait Mme de Staël dans Lettres sur les écrits et le caractère de Jean Jacques Rousseau.

Si la Révolution française a prôné l’égalité et l’abolition des privilèges, l’égalité des sexes n’était évidemment pas questionnée ni envisagée dans une époque dominée par le patriarcat et les égos masculins. Entre la fin du XVIIIème siècle et l’Empire, le nombre de femmes auteurs double, et la critique ne manque pas : Molière et les Femmes savantes peuvent en témoigner. Ce texte est abondamment cité pour s’opposer à l’instruction des femmes et leur présence dans la littérature. Les femmes pensent, mais, pour les hommes, elles perdent leur charme et leur nature dès qu’elles réfléchissent, devenant ainsi des caricatures d’elles-mêmes. 

Dans la société du XIXème siècle, la femme est enfermée, exclue de la vie politique, son statut est associé à celui de mineur dans le Code civil de 1804. Aussi longtemps qu’on se souvienne, les femmes, dans l’esprit commun, sont vouées à être des épouses, des mères et des gardiennes des bonnes mœurs. 

Les mises en garde se sont multipliées, de la part des hommes, mais aussi de nombreuses femmes. Les critiques sont partout : Baudelaire affirmait en 1860 : « Parmi le personnel assez nombreux des femmes qui se sont de nos jours jetées dans le travail littéraire, il en est bien peu dont les ouvrages n’aient été, sinon une désolation pour leur famille, pour leur amant même […] ; nos yeux, amoureux du beau, n’ont jamais pu s’accoutumer […] à tous ces sacrilèges pastiches de l’esprit mâle »

Écrire est un tourment perpétuel, une activité qui hante nos nuits, habite nos jours. Elle est cette tension dévastatrice entre la réalité et la fiction. Écrire est libérateur, écrire est dévastateur, écrire est nécessaire. Pour ces femmes qui ont marqué la littérature, elles n’ont pas choisi d’être écrivains, elles le sont devenues. 

Alors qu’elles avaient été destinées à endosser leur rôle de mère et d’épouse, ces femmes, seules, interdites au pays de l’écrit, ont levé le voile de l’ignorance. Alors que la société entière les pointait du doigt, elles ont fait le choix d’écrire et de s’inscrire in a man’s world« Arrêtez, vous êtes mères ! » scandaient certains hommes dès qu’une femme essayait de faire autre chose ou simplement être libre. Ces hommes avaient raison ! Ils avaient peur. La crainte les habite, le cœur enflé d’orgueil, ils ne peuvent imaginer être égalés voire surpassés par celle qu’ils protègent. Les hommes avaient peur de voir le Deuxième sexe être leur rival. Ils ont vu juste, puisque des siècles plus tard, les femmes auteurs sont plus nombreuses que les hommes, et statistiquement devenues dominantes dans le système éducatif. 

« Une femme qui écrit est la créatrice d’un univers, une semeuse de désordre, une personne qui se met en risque, et qui ignore le danger, une personne qui invente la langue, sa langue, notre langue. »

Personne n’était là pour les accueillir, elles ont vécu dans l’ombre des grands hommes comme George Sand, qui écrivait des programmes révolutionnaires pour Lamartine sans que personne ne le sût. « Écrire c’est perdre la moitié de sa noblesse » disait Mademoiselle de Scudéry qui publie ses premiers romans sous le nom de son frère. Madame de La Fayette, quant à elle, n’a jamais voulu avouer publiquement être l’auteur de La Princesse de Clèves

Les hommes ont pris peur, les femmes instruites sont dangereuses. Quand Marie von Ebner-Eschenback affirme que « le féminisme a pris naissance dès qu’une femme a appris à lire », elle a dit vrai, mais, c’est encore plus juste pour l’écriture. 

L’inéluctable exemple de Simone de Beauvoir :

Jeanne Marie Bertrand de Beauvoir, plus connue sous le nom de Simone de Beauvoir, née en 1908 au sein d’une famille catholique, assez aisée, dans laquelle, elle rejette très rapidement les enseignements religieux. Se découvrant une passion pour la littérature et l’écriture, elle s’inscrit en 1926 à des cours de philosophie à la Sorbonne. Agrégée en philosophie en 1929, elle devient enseignante. 

Très jeune déjà, elle dénonce le schéma classique qui condamne la femme et l’enferme dans son rôle d’épouse et de mère. 

Elle explique que “le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales. En modifiant nos rapports avec autrui, il eût fatalement altéré ceux qui existaient entre nous.”

Dix ans après son agrégation, en 1949, elle publie son œuvre colossale, Le deuxième sexe où elle y évoque la condition féminine, les situations de domination de la femme, le tabou de l’avortement et plus généralement son engagement pour l’émancipation des femmes dans la société. Simone, défend une égalité des sexes et devient une figure emblématique du combat féministe moderne. 

« On ne nait pas femme on le devient », écrivait Simone de Beauvoir, critiquant alors l’état de nature qui avait jusque-là accompagné la femme fébrile, mère, épouse et défendant a contrario une condition acquise par l’histoire, la culture et la pression sociale. Cette formule exprime à quel point la femme doit se battre constamment contre le pouvoir patriarcal pour ne plus être l’autre du sujet homme. Le deuxième sexe doit devenir l’égal du premier sans pour autant qu’il soit supérieur. Chaque femme, par une lutte individuelle, intérieure, doit déconstruire la construction sociale qui lui ait accordé.  

L’engagement féministe de l’écrivain, s’accompagne d’un fort engagement politique également. Après la guerre, elle crée avec Jean-Paul Sartre une revue existentialiste de gauche « Les temps modernes » dans laquelle des intellectuels de gauche commentent et écrivent des articles sur des sujets de société.

Le 5 avril 1973 paraît le Manifeste des 343, publié dans le magazine Le Nouvel Observateur écrit par Simone de Beauvoir. Dans ce manifeste, 343 femmes, reconnaissent avoir avorté, alors même que la France prohibait l’avortement. « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre », commence le texte. Ce texte est un tournant pour la légalisation de l’avortement. 

Accompagnée de Gisèle Halimi, immense avocate, elle fonde le mouvement Choisir, afin de militer pour la légalisation de l’avortement. 

Pour savoir où l’on va, il est important de comprendre d’où l’on vient. La place des femmes françaises dans la littérature n’est qu’un exemple parmi d’autres du rude combat féministe. Aujourd’hui, le combat pour la reconnaissance de l’égalité de sexes sur tous les points, continue. Longtemps bâillonnées, exilées, censurées, les femmes n’hésitent plus à prendre la parole, encouragées notamment par des mouvements sociaux viraux comme Me Too ou Balance ton porc. La libération, enfin, de la parole des femmes victimes d’agressions, d’harcèlements et d’abus sexuels n’est que le début d’une longue révolution. De Beauvoir nous a demandé de rester vigilantes car il suffit d’une crise politique, économique ou religieuse pour que nos droits soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Alors, ne vous taisez jamais ! Pensez, écrivez, lisez, instruisez-vous, parlez, criez, dénoncez, osez !

Waad Mahrouk, membre de l’ADHS 

Sources : 

  • -Les femmes qui écrivent vivent dangereusement – Laure Adler & Stefan Bollmann
  • Des femmes en littérature – Martine Reid 
  • Femmes artistes et écrivaines : dans l’ombre des grands hommes – sous la direction d’Hélène Maurel Indart 

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