Les difficultés quotidiennes des femmes en situation de précarité

« Les femmes SDF sont doublement vulnérables pour être femme et SDF. » a soulevé Sarah Frikh, fondatrice du mouvement « Réchauffons nos SDF » dans sa pétition « Des centres d’accueil pour mettre les femmes SDF en sécurité » lancée sur change.org en 2017, pour l’ouverture des centres d’accueil dédiés exclusivement aux femmes ; soulignant que les centres d’accueil et d’hébergement dites mixtes accueillant les hommes et les femmes en situation de précarité sont inadaptés aux difficultés particulières que les femmes à la rue rencontrent quotidiennement. 

Selon une enquête menée par l’INSEE sur l’hébergement des sans domicile en 2012, deux données sont particulièrement marquantes ; « le nombre de sans-domicile a progressé de 50% entre 2001 et 2012 » et « deux sans-domicile sur cinq sont des femmes ». (INSEE, L’hébergement des sans-domicile en 2012, 2013). Cette réalité est d’autant plus choquante que l’opinion publique tend à croire que la précarité des hommes est plus difficile que celle des femmes. Les chiffres nous montrent le contraire, la question à se poser c’est de savoir où sont ces femmes sans-abri et pourquoi elles sont moins visibles que les hommes ? 

« Deux sans-domicile sur cinq sont des femmes. La proportion de femmes diminue lorsque l’âge augmente (48% parmi les 18-29 ans, 31% parmi les plus de 50 ans). »

INSEE, L’hébergement des sans-domicile en 2012, 2013

Les femmes représentaient 37.5% des personnes sans-domicile, en 2012, « et encore, il se peut que ces chiffres sous-estiment la réalité des faits puisqu’ils se fondent sur la fréquentation des établissements sociaux, excluant de fait celles qui ont renoncé à bénéficier de leurs services. » explique Élina Dumont, qui a passé quinze ans dans la rue, dans le  Rapport de mission : Femmes à la rue. Il est possible de percevoir un décalage marquant entre les chiffres et la réalité dans le sens où nous observons chez ces femmes, psychologiquement vulnérables, une méfiance envers les centres d’accueil et d’hébergement mixtes. Essayant quotidiennement de passer sous le radar, l’indivisibilité est devenue une stratégie de survie pour ces femmes. Florent Guéguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité, a soulevé le fait déplorable que les femmes sans-abri ne sont plus demandeuses au 115, numéro d’urgence et d’accueil des personnes sans-abri, du fait de « mauvaises expériences vécues précédemment » dans les centres d’accueil et d’hébergements mixtes.

Les femmes sans-abri, une réalité moins visible que celle des hommes 

« Les femmes sans-abri n’appréhendent pas l’espace public de la même manière que les hommes, à cause des violences qu’elles peuvent y subir. Elles se réfugient dans des endroits où elles se pensent cachées, comme les parkings », a eu l’occasion d’expliquer Françoise Khenfer, responsable du centre d’accueil et d’hébergement pour les femmes sans-abri de l’Hôtel de Ville de Paris.

Les femmes sans-abri est une réalité moins visible que celle des hommes dans le sens où pouvoir passer sous les radars est l’une des principales stratégie de survie, pour les femmes dans la précarité. « … Les femmes sans-abri sont, pour les passants, beaucoup moins visibles que les hommes, ce qui se répercute sur les conditions de leur accueil. Moins d’un quart des places en centre d’hébergement à Paris leur est réserve » explique Élina Dumont, dans le « Rapport de mission : Femmes à la rue ». L’invisibilité est à la fois une stratégie de survie pour les femmes sans-abris mais reste regrettablement une absence de représentation modulant l’opinion publique. Cela conduit à une perception erronée du sans-abrisme, mettant en avant une réalité plus lourde chez les hommes par rapport aux femmes. Pour autant, le sans-abrisme chez les femmes, étant moins visible, est une réalité qui fait appel à l’action. 

« Personnellement, ayant été sans domicile fixe durant 15 ans, je courais dans le métro pour passer inaperçue, pour faire comme les autres, ou je faisais les lignes de métro de bout en bout toute la journée. Dernièrement, j’ai rencontré une femme qui faisait les lignes de bus de bout en bout. Elles sont nombreuses à choisir le bus. Si l’on est un tout petit peu attentif, on peut les reconnaître facilement, voyageuses hagardes, fatiguées et sans destination. Le soir, les femmes se protègent en se cachant dans les caves, les parkings, ou vont, comme j’ai pu le faire il y a plus de 20 ans, dans les boites de nuit qui sont gratuites pour les femmes du lundi au jeudi. »

– Élina Dumont, Rapport de mission : Femmes à la rue
Pourquoi les femmes sans-abri choisissent l’indivisibilité ?

Les violences sont une source d’angoisse quotidienne pour les femmes dans la précarité, quoiqu’aucune enquête officielle n’a été menée sur le sujet, selon l’association Entourage, en France, toutes les huit heures une femme sans-abri est agressée sexuellement. D’ailleurs, une étude menée par l’Observatoire du Samusocial de Paris, de 2016, a montré que 90% des femmes sans-abri ont subi de violences. 

Selon l’état des lieux de l’ADSF (Agir pour la santé des femmes) sur 1001 femmes accueillies par les équipes de l’ADSF 80% des femmes ont déclaré avoir subi des violences. « Parmi ces violences, ce sont pour près d’une sur deux, des violences sexuelles et / ou pour un tiers d’entre elles, des violences intra-familiales ». (ADSF, État des lieux : la santé des femmes en situation de grande précarité en Ile-de-France, 2020) Les femmes à la rue choisissent de se cacher, elles n’osent pas appréhender l’espace public et favorisent les lieux occultes, comme les parkings et les boites de nuit, parce que leur quotidien c’est le risque d’être agressés. 

Les centres d’accueil et d’hébergement mixtes inadaptés

« C’est compliqué de trouver un abri pour la nuit. Il y a de plus en plus de personnes à la rue. Beaucoup plus de femmes qu’avant. Dans les abris de nuit, femmes et hommes, on est mélangés. C’est dérangeant. On ne sait pas être à son aise », témoigne Patricia dans l’étude des Femmes Prévoyantes Socialistes « Sans-abrisme au féminin : enjeux et réalités », sortie en 2017.

D’après les enquêtes menées et les témoignages recueillis par les associations, une majorité alarmante des femmes dans la précarité ont subi des violences, agressions sexuelles, viols que « un homme, c’est une source de peur. » (Sarah Frikh, franceinfo). Ces femmes psychologiquement vulnérables ne se sentent pas à l’aise, ni en sécurité, dans la mixité au point qu’elles favorisent la rue aux centres d’accueil et d’hébergement mixtes. La triste réalité est que les femmes sans-abri choisissent d’éviter ces centres, au point que l’éloignement de la société et le refus d’entrer dans la mixité est une stratégie de survie, assurant leur indivisibilité. Comme Sarah Frikh a pu soulever, « le mélange hommes-femmes, c’est que si elles sont stabilisées émotionnellement et physiquement ».

La triste réalité est que le risque de subir des violences suit les femmes, de la rue aux centres d’accueil et d’hébergement mixtes ; « la violence des hommes est telle dans l’univers des centres d’accueil, souvent mixtes (ceux de jour en particulier), que beaucoup de femmes préfèrent renoncer à se voir offrir un répit au sein de ces institutions » a invoqué regrettablement Élina Dumont, dans leRapport de mission : Femmes à la rue. 

Solution : Appel à l’ouverture de centres d’accueil et d’hébergement dédiés aux femmes sans-abri 

La pétition « Des centres d’accueil pour mettre les femmes SDF en sécurité » a été lancée sur change.org portant sur la nécessité d’ouverture de centres d’accueil et d’hébergement dédiés exclusivement aux femmes, par Sarah Frikh, « des centres d’accueil pour les femmes et gérés par des femmes ». Cette pétition a accumulé plus de 410.330 signatures, et est aujourd’hui l’une des plus signées de la plateforme. De plus cette solution a également été proposé par Élina Dumont, la création des centres dédiés exclusivement aux femmes sans-abri figure dans les vingt-neuf propositions inscrites dans le « Rapport de mission : Femmes à la rue » rapport publié en 2020. 

Depuis lors, des centres d’hébergement et d’accueil dédiés aux femmes ont ouvert. Prenons l’exemple de Paris, nous trouvons deux centres dédiés aux femmes sur Paris : la Cité des dames, ouverte en décembre 2018 dans le XIIIe arrondissement et la Maison régionale des femmes, ouverte en novembre 2020 dans le XVIIe arrondissement. Ces deux centres ne sont pas en mesure de répondre au nombre croissant des femmes dans la précarité, la Cite des dames est regrettablement « sous-calibré par rapport aux besoins » selon son directeur, Christophe Piedra. 

Seuls ces deux centres correspondent aux critères cherchés avec une capacité d’accueil cumulée de moins de 100 places pour à peu près 7000 femmes sans-abris d’après l’estimation des associations parisiennes. Il est évident que beaucoup de travail reste à faire sur ce sujet. 

Melisa Gurgen, membre de l’ADHS

Sources :

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