La Force des femmes, Denis Mukwege

Même s’il est difficile d’établir précisément le nombre de victimes, Médecins sans frontières (MSF), dans un rapport publié en juillet 2021, déclare avoir soigné près de 11 000 victimes de violences sexuelles en République démocratique du Congo (RDC), à raison de 30 par jour, dans ses six centres de santé situés dans des zones de conflit, un chiffre qui semble pourtant « en deçà de la réalité » selon l’ONG.

La Force des femmes constitue un texte véritablement poignant et instructif, qui dépasse la victimisation des femmes rendant hommage à la force de celles qui constituent de véritables actrices dans leur processus de  rémission et plus encore de dénonciation des violences subies par toutes les autres. Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix en 2018 y retrace précisément l’histoire de la RDC et ce qui a conduit à en faire l’un des pays où les violences sexuelles ont des conséquences les plus dévastatrices pour les femmes, tant sur leur santé physique que mentale. Au-delà du récit bouleversant de ces nombreuses femmes qui arrivent dans l’aile dédiée aux violences sexuelles de l’hôpital de Panzi, créé en 1999 , dans l’Est du pays, après avoir été violées, mutilées et torturées. Là où le récit de Denis Mukwege prend tout son sens, c’est dans sa faculté à comprendre, comprendre les violences subies par ces femmes, leurs origines mais surtout les réponses qu’elles appellent. Il tente de démanteler tout un système et démontrer que les violences sexuelles ne peuvent prendre fin sans tarir la source qui en est à l’origine.

Le contexte historique et politique en RDC

Denis Mukwege décrit les deux guerres du Congo (1996-2003) et le vide juridique de la Communauté internationale qui les a succédé comme pouvant expliquer la multiplication et l’omniprésence des violences sexuelles sur l’ensemble du territoire de la République démocratique du Congo. En 1994, suite au génocide rwandais,  de nombreux Hutus (dont certains génocidaires) se réfugient au Zaïre (ancienne dénomination de RDC). Ils s’unissent ainsi pour former Les Forces démocratiques de libération du Rwanda. Commence alors des affrontements dans la région du Kivu, où sont majoritairement regroupés les Hutus, entre les FDLR et le Front patriotique rwandais (FPR) composé de Tutsis. Ces conflits prennent donc place au Congo et sont accentués par la situation géographique du Kivu. En effet, il s’agit d’une région disposant d’importantes réserves de minerais dont le coltan. Ainsi à ces affrontement politiques et ethniques s’ajoutent une dimension économique importante qui conduit à instaurer dans cette régions dites des Grands Lacs du Congo une insécurité totale où les forces militaires maintiennent un climat de terreur au sein de la population civile. Mais au-delà, près de 19 ans après la signature des accords de paix, cette violence  et ces actes de barbarie se perpétuent. En effet, les ressources précieuses du Congo ont conduit à ce que désormais on décompte environ 122 groupes armés différents qui sévissent encore dans cette région. Ce qu’il est important de comprendre c’est que les violences sexuelles au Congo sont encore bien présentes et même s’accentuent.

Dans la phase de lutte pour la reconnaissance des crimes subies par les femmes au Congo, Denis Mukwege met également en avant le refus délibéré de l’ancien dirigeant Joseph Kabila

d’accorder toute importance médiatique aux femmes présentes dans l’hôpital de Panzi. En effet, à la fin de son livre, le gynécologue obstétricien relate la seule venue du président à l’hôpital en 2010 où il a explicitement affirmé au docteur son refus de “voir ses femmes”, reflet de l’importance accordée alors à la question des violences sexuelles au sein de la sphère politique congolaise. 

Le recours systématique au viol

Denis Mukwege affirme : “La particularité sordide du Congo, c’est que le viol y a été commis pour (différentes) raisons : par les soldats étrangers d’une force occupante à la recherche de frissons ou de vengeance, comme moyen de contrôle et de nettoyage ethnique des populations locales et pour des raisons économiques”.  Il démontre que tour à tour, les différents membres des groupes armées ont sur leur passage violé et mutilé les femmes, les épouses et les enfants. Ils ont contribué à propager “le virus du viol”. 

On comprend que si les hommes violent c’est parce que d’autres ont violé avant eux et sont restés impunies. Les enfants enrôlés dans les groupes armés imitent les hommes qui les forment et ce schéma reproductif ne prend pas fin avant que quelqu’un n’en soit sorti. Ces hommes marqués par la violence et les combats perçoivent les viols comme un élément à part entière du combat c’est cette construction mentale qui est pour certains naturelle qui peut paraître le plus effrayant. 

À son titre, le gynécologue obstétricien raconte qu’il a reçu un jour dans son cabinet de l’hôpital de Panzi un jeune soldat qui avait combattu dans le passé  et qui venait lui demander un soutien financier. En réponse à la question de savoir pourquoi il(s) violai(en)t, il lui répondit :  “Quand on tranche la gorge d’une chèvre ou d’un poulet, on ne se pose pas de question. Une femme c’est pareil. On fait ce qu’on veut avec.” Cette réponse abominable, est le reflet en réalité de la façon de penser de ces hommes qui combattent ou qui ont combattu et qui rejoignent parfois leur communauté. Une fois que le combat est fini, la violence ne disparaît et la femme, perçue comme objet sexuelle, ne prend pas fin non plus. Dès lors, Denis Mukwege s’interroge : comment mettre fin à ce cycle de violences et de crimes? 

L’impunité juridique des conflits congolais

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda qui a siégé en 1995 en Tanzanie a établi une jurisprudence relative aux poursuites possibles pour viol par le droit international en reconnaissant pour la première fois, lors du procès du maire Hutu Jean-Paul Akayesu, le viol comme acte génocidaire. Les différents jugements prononcés par le Tribunal pénal international pour le Rwanda et celui pour l’Ex Yougoslavie ont conduit à faire du viol prémédité comme tactique militaire un crime contre l’humanité et un crime de guerre. Ces différents crimes ont été inclus dans le Traité fondateur de la CPI, entré en activité en 2002. Le Congo a signé ce traité fondateur et cela a permis certaines condamnations. En effet, en 2004 le gouvernement a signalé à la CPI le conflit au Congo oriental et le procureur général a lancé  une enquête. Cela a permis en 2012 la condamnation d’un dirigeant d’une milice, Thomas Lubanga, qui a été jugé coupable de crimes contre l’humanité  pour avoir recruté des enfants soldats, a été condamné à 14 ans d’emprisonnement sur ce fondement, sans que celui des crimes sexuels ne soit prononcé. En 2014, un autre dirigeant d’une milice a été condamné pour le massacre d’un village mais les charges de viol et d’esclavage sexuel à son encontre ont été rapidement écartées. En 2019, Bosco Ntaganda, ex général de l’armée congolaise, devenu rebelle, a été condamné par la CPI sur le fondement de dix-huit chefs d’accusation dont le viol à 30 ans de réclusion criminelle. 

Cependant, Denis Mukwege parle de “victoires isolées” qui restent “inefficaces pour créer le moyen de dissuasion dont nous avons besoin”. En effet, des milliers d’autres crimes sexuels restent eux impunis et au regard du manque d’efficacité du système judiciaire congolais, la CPI reste le seul moyen d’obtenir des condamnations généralisées qui soient dissuasives et qui puissent mettre un terme de façon durable aux violences perpétrées en RDC.

Or, malgré cela et la conscience de la communauté internationale,  les violences du Congo n’ont pas fait l’objet de condamnations juridiques similaires à celles infligées au Rwanda ou encore à l’ex-Yougoslavie. Ainsi, ces dernières années de nombreuses voies s’élèvent pour que soit formé un tribunal pénal militaire pour le Congo, afin de mettre un terme définitif à ces violences. La dernière requête en date est celle formée par Denis Mukwege lui-même, le 10 septembre 2021. Sa requête est alors intervenue avant l’ouverture de la 76e session de l’Assemblée générale des Nations Unies où figure à l’ordre du jour la résolution 58/316, adoptée le 13 juillet 2014, relative, entre autres, à l’«agression armée contre la République démocratique du Congo », figure à l’ordre du jour provisoire au point 45.  

Denis Mukwege estime ainsi que « face à l’échec des solutions politiques et sécuritaires, nous sommes convaincus que le chemin de paix durable passera par le recours à tous les mécanismes de la justice transitionnelle.»

Son ouvrage paru le 14 octobre suivant constitue en quelque sorte le plaidoyer de toutes les femmes qu’il a  soigné et qu’il soignera. Denis Mukwege s’est battu seul sur le devant de la scène internationale. Il a en effet dû défendre la cause des femmes congolaises seul, le gouvernement congolais refusant explicitement de lui apporter son soutien et ce dès sa première allocution devant l’ONU où le représentant du Congo a refusé de le rencontrer et même d’assister à son intervention. Bien  qu’ayant étudié en France, il fit toujours le choix de revenir au Congo et ce malgré la menace qui plane constamment sur lui et sur sa famille. Ainsi, le gynécologue obstétricien dispose d’une véritable légitimité à se positionner en tant que représentant des femmes congolaises victimes de violences sexuelles. À ce titre, il a su comprendre le besoin de reconnaissance des autorités publiques prégnants chez la majorité des victimes de violences sexuelles.  

La nécessité d’un investissement au-delà du soutien médical

On comprend comme l’a compris le gynécologue obstétricien au fil de sa carrière que les moyens humains et financiers ne peuvent se concentrer uniquement à réparer physiquement les femmes. Dans son livre, il parle d’une patiente qu’il aurait opérée une première fois, après s’être physiquement rétablie, celle-ci ne souhaite plus quitter l’hôpital,  elle explique qu’elle ne pourra réintégrer la société après avoir été victime de ces violences. Quelques années plus tard, elle se retrouve à nouveau à l’hôpital cette fois atteinte de blessures incurables, n’ayant pu réintégrer son unité familiale et sociale, elle a été utilisée comme esclaves sexuelles par un groupe de militaires. La société congolaise ne permet pas aux femmes ayant subi ces violences de se réintégrer ni socialement et encore moins professionnellement. Ces femmes subissent véritablement une double peine. À ce titre, à côté de son  hôpital, Denis Mukwege et son équipe ont fait construire une centre dit de repos, où pendant 6 mois des patientes peuvent parler entre elles, se former professionnellement afin de leur garantir un environnement bienveillant et de contribuer à leur reconstruction psychologique. Au-delà, il met en avant, au fil de son texte, des figures féminines disposant d’une plus ou moins grande reconnaissance à l’échelle internationale qui ont contribué par leurs voix et leurs forces à mettre en avant un problème que certains dirigeants masculins ont refusé de voir en face.  

Nellya Fort, membre de l’ADHS

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