Les femmes en conflit armé, leur rôle pendant et post-conflit.

Dans cet article, il sera intéressant de traiter en premier lieu la présence  des femmes dans l’armée et les enjeux relatifs aux droits humains qui y afférent. Également, nous étudierons la part active que les femmes combattantes ont pris dans les conflits armés à travers différents exemples. Enfin, il sera question du rôle de l’exclusion des femmes dans les processus de paix et des conséquences dommageables que cela a à la fois sur les droits des femmes dans les sociétés post-conflit, et sur la stabilité et la sécurité des États.

Femmes dans les armées : enjeux en matière de droits humains 

Effacées de l’Histoire, les femmes ont pourtant joué un rôle important dans les guerres, que ce soit en tant qu’infirmières, secouristes, résistantes, ouvrières à l’arrière. Pour autant, ce n’est qu’à la fin du XXème siècle que le combat cesse d’être une chasse gardée masculine. En France, avec la suspension du service militaire en 1997 et la professionnalisation, les femmes intègrent davantage les rangs de l’armée. En 1998, la suppression des quotas et l’assouplissement des règles de restriction relatives à leur emploi  permet d’aider à amorcer cette transition. Représentant ainsi 8% des effectifs en 1996, les femmes constituent aujourd’hui 15% des officiers. Ce nombre reste bien entendu faible en proportion, mais n’est pas négligeable, d’autant que la « féminisation » des armées est un phénomène qui touche de nombreux États. 

Femmes dans l’armée : une remise en cause de la vulnérabilité féminine

Traditionnellement perçues comme plus faibles que les hommes, intrinsèquement moins aptes au combat, l’implication croissante des femmes dans les armées vient mettre à l’épreuve l’image de vulnérabilité dans laquelle elles se retrouvent souvent enfermées. Le droit international humanitaire les appréhende, lui-même, sous cette perspective, à l’article 12 de la 1ere Convention de Genève prévoyant que « les femmes seront traitées avec tous les égards particuliers dûs à leur sexe. »

Comme l’explique Stéphanie Daniel-Genc, « les militaires de terrain se montrent le plus souvent peu favorables à l’intégration des femmes dans les armées », notamment parce qu’elles « introduiraient une certaine forme de vulnérabilité qu’ils perçoivent comme un risque » ou, pour d’autres, qu’elles modifieraient le comportement des soldats au combat. 

Dès lors, l’image de fragilité qui leur est souvent imputée à un impact direct sur leur parcours professionnel. À titre d’exemple, elles ont encore des difficultés à faire prendre en considération leur volontariat pour un départ en opération extérieure. Elles représentent, en effet, 8% des combattants en OPEX alors que ces missions participent à leur légitimité en tant que combattantes ainsi qu’à leur avancement professionnel. Ceux sont là autant de raisons qui limitent leurs possibilités d’accéder à des niveaux hiérarchiques supérieurs dans les mêmes proportions que les hommes. 

En outre, même si dans les armées, le recrutement est soumis à un principe de non-discrimination, la défense de la France et la protection de ses intérêts stratégiques prévalent sur le principe d’égalité. Elles n’ont donc pas l’obligation d’appliquer des quotas en faveur des femmes si la préservation de la puissance militaire l’exige. 

La question du corps et de sa représentation est donc un enjeu cardinal dans la mesure où la force est centrale dans le métier militaire. 

Selon Emmanuelle Prévot, dans un article pour Les cahiers du genre, « l’augmentation de leur effectif est, en effet, contenue par une ségrégation horizontale et verticale, qui tend à renforcer la sexuation des activités. »

Une ségrégation horizontale, d’abord, qui trouverait ainsi son fondement dans une représentation du féminin fondée sur ce que Françoise Héritier nomme la « valence différentielle des sexes». La reconnaissance des compétences des femmes continue à reposer sur des étiquettes particulières. Elles auraient un meilleur sens de l’organisation, davantage de compassion et un plus grand souci d’autrui, aptitudes à contrepied de l’image traditionnelle du militaire fondée sur des attitudes souvent attribuées aux hommes telles que la force physique, le courage, l’autorité ou la maîtrise de soi. Selon l’autrice, le métier militaire demeure ainsi empreint de stéréotypes conditionnant les perspectives d’évolution des femmes alors que leur présence est « appréhendée comme ‘naturellement’ contradictoire avec le statut de militaire». 

La ségrégation verticale serait, quant à elle, palpable lorsque l’on monte en grade et que l’on observe leur nombre diminuer significativement, et même lorsqu’elles disposent de l’autorité hiérarchique, il arrive que celle-ci soit contestée par des comportements non réglementaires (absence de salut). 

L’implication des femmes dans l’armée française n’est plus négligeable. Pour autant, que ce soit en caserne, brigade ou en opérations extérieures, les recrues demeurent trop souvent perçues comme des intruses qui, par leur seule présence, viennent remettre en cause un monopole des hommes fondé sur un certain mythe de « l’homme guerrier ». 

Les violences faites aux femmes dans les armées

En 2014, paraissait La guerre invisible de Leila Minano et Julia Pascual qui révélaient les violences sexuelles dans l’armée française ainsi que l’omerta qui l’accompagne dès lors que les victimes craignent souvent des représailles en cas de dénonciation (mutations d’office, ‘mise au banc’). Selon les autrices, c’est l’armée qui constitue un contexte potentiellement plus propice à l’expression de ces violences sexuelles.

En contrepoint, le ministre de la Défense faisait débuter une enquête interne sur les violences sexuelles et le harcèlement subi par les femmes dans l’armée, enquête qu’il avait accompagné de la création de la cellule « Themis » ayant vocation à favoriser la dénonciation et la répression du harcèlement et des violences sexuelles. Entre 2014 et 2016, plus de 800 signalements ont été enregistrés et ces derniers sont certainement inférieurs au nombre réel des violences perpétrées à l’encontre des femmes. Selon Erick Dal, le contrôleur général des armées, 90% des plaignantes étaient des femmes. Ce phénomène n’est toutefois pas limité à la France, mais concerne toutes les armées puissantes d’Europe (Allemagne, Grande-Bretagne, notamment) et du monde (le Pentagone faisait ainsi état, dans un rapport, de 7 825 agressions sexuelles en 2019, dans l’armée américaine, soit 3 % de plus qu’en 2018). 

Une place néanmoins particulière des femmes dans les opérations de maintien de la paix ? 

Selon le Haut comité d’évaluation de la condition militaire, la présence des femmes constituerait néanmoins un atout dans les opérations de maintien de la paix dont l’enjeu est davantage de veiller au respect de la vie humaine et à l’intégrité physique des personnes plutôt que la destruction d’ennemis identifiés (Haut comité d’évaluation de la condition militaire, op. cit., p. 38). Elles seraient alors plus à même de recueillir la parole des populations (United Nations / Department of Peacekeeping Operations / Department of field support, Gender Equality in un Peacekeeping Operations, ref. 2010.25, 2010).

Le rôle actif des femmes combattantes en période de conflit armé  

Traditionnellement, lorsque l’on nous parle de l’implication des citoyens dans l’effort de guerre, on parle bien souvent de « combattants » et que très rarement de « combattantes ». On décrit souvent les hommes allant au front combattre l’ennemi qui ont laissé leur travail, leurs activités et leur vie familiale dans leur pays d’origine. Alors que les femmes sont décrites comme celles devant prendre la place de l’homme parti à la guerre, afin de continuer de faire avancer les entreprises, la société, etc. 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les femmes vont par exemple travailler dans les usines d’armement, elles produisent les munitions et sont appelées les « munitionnettes » aux États-Unis.

Cependant, qu’en est-il de celles qui sont allées sur le terrain combattre ? En effet, certaines femmes vont participer aux combats durant la guerre 39-45 : elles seront auxiliaires de l’armée de terre dans l’armée française, pilotes d’avions ou conductrices de char, mais également tireuses d’élite dans l’Armée rouge, à l’image de Lioudmila Pavlitchenko. Lorsque l’URSS est envahie par l’Allemagne nazie en 1941, elle se porte immédiatement comme volontaire dans l’Armée rouge : elle fera partie des 2000 femmes tireuses d’élite russes et des 500 encore en vie à la fin de la guerre. 

D’autres femmes ont également combattu de manière clandestine en s’engageant dans la résistance et dans la libération de pays occupés. En France, les femmes ont par exemple représenté 20% de la résistance. Ce fut notamment le cas de Lucie Aubrac qui s’est engagée dès 1940 dans la résistance avec diverses opérations de distributions de tracts, sabotages, recrutement ou encore en aidant à s’évader des prisonniers de guerre dont son mari, Raymond Aubrac. 

Différents exemples de l’histoire montrent la mobilisation active dont ont fait part les femmes lors des conflits armés.

Le Sentier Lumineux et la résistance des femmes péruviennes

Dans les années 1980 à 2000 le Pérou a connu un conflit interne opposant le Parti communisme du Pérou Sentier-Lumineux (PCP-SL) et le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA), aux forces armées péruviennes et des organisations miliciennes paysannes. 

Cette guerre civile à eu la particularité, à l’époque, d’avoir été menée principalement par une résistance féminine. En effet, lors de cette guerre les femmes ont tout d’abord été prises pour cible et violentées, puis elles ont également subi la perte ou la disparition de leur mari, frère ou enfant. C’est à cette occasion, qu’en tant que survivantes majoritaires de ce conflit, elles se sont organisées en associations pour défendre le sort des personnes disparues. Elles ont ainsi organisé des agressions armées, des attentats sélectifs et autres actions offensives pour exiger que la justice soit rendue. Elles ont également à plusieurs reprises organisé des procès populaires. 

Généralement, les femmes sont souvent les victimes principales des conflits armés, puisqu’elles sont utilisées en tant que butin de guerre ou pour faire pression sur le reste des populations masculines visées. Cependant dans ce conflit, elles sont devenues défenseuses des droits. Cette résistance s’est organisée à l’échelle régionale par la création d’associations d’aide aux détenus et victimes du conflit. Par exemple, dans la région d’Ayacucho, de 1983 à 1985, le nombre de disparitions et d’exécutions extrajudiciaires a explosé atteignant le nombre de 4500 victimes, soit 19% des victimes totales à l’échelle nationale. C’est à ce moment que s’est créée l’Association Nationale des Familles Séquestrées, Détenues et Disparues du Pérou (ANFASEP) et qui a pu rencontrer en avril 1985 le pape Jean Paul II. Les mères et femmes de disparus ont à cette occasion, fabriqué des croix en bois inscrivant “ne tuez pas” pour interpeller ce dernier à l’aéroport. 

Ce conflit est le premier, au Pérou, où les femmes ont commis autant de crimes que les hommes. A cet égard, une membre du Sentier Lumineux témoignait “ il y a eu beaucoup de volontaires, c’est pour ça qu’ils nous ont dépeint comme des monstres ou celles qui donnaient le dernier coup de grâce, c’est la première fois dans l’histoire de notre pays qu’il y eu une telle participation des femmes “. Suite à cette résistance féminine péruvienne de 1980 à 2000, la question de l’émancipation des femmes s’est posée. 

Ainsi, dans ce conflit la place des femmes a été prépondérante, elles n’étaient pas victimes, mais bien protagonistes de la lutte. Les hommes quand à eux, ont constitué la grande majorité des victimes de ce conflit interne 

La féminisation de l’armée de libération du peuple au Népal 

Le Népal a connu une guerre civile de 1996 à 2006 menée principalement par des mouvements armées féminines. En effet, la part de combattantes dans les groupes armés luttant contre l’armée nationale est évaluée à 30%.

Alors que la présence des femmes dans ces conflits n’était pas une évidence, notamment du fait par exemple qu’elles n’avaient même pas le droit de tuer un poulet, on retrouvait déjà dans l’histoire du pays des mouvements de lutte féminines. En effet, dès les années 1950 les femmes se sont mobilisées pour lutter contre la monarchie et demandaient une plus grande part de femmes dans l’assemblée consultative. Cette lutte a porté ses fruits sur la durée puisqu’en 1990 est mise en place une monarchie constitutionnelle. 

Cependant, lors de la guerre civile népalaise, la participation des femmes dans le conflit était fortement inspirée d’une idéologie maoiste, prônant la libération du peuple de toute forme de lutte de classe et de genre. Ainsi la militarisation des femmes débute dès 1995 avec l’enrôlement de 200 femmes. Au fil du temps, les femmes ont même été intégrées à des bataillons mixtes. 

On observe donc dans ce conflit, qu’à la différence de l’exemple péruvien, les femmes n’ont pas forcément choisi de mener cette résistance et que leur intégration au conflit se justifie plutôt par la volonté de faire valoir toute une idéologie. 

Augmentation du nombre d’attentats-suicides commis par des femmes ces dernières années 

Même si d’après les experts le nombre d’attentats-suicides commis par des femmes ne constitue que 15% du nombre total des kamikazes, ce n’est pas un phénomène récent. En effet la première femme à mener un attentat-suicide a été Sana Khyadali en 1985, alors âgée de seulement 16 ans. Son attaque était dirigée vers un convoi militaire israélien. Ce n’est pas la seule, c’est une kamikaze tamoule qui avait assassiné le premier ministre indien Rajiv Gandhi en 1991. 

Leurs motivations sont multiples : venger un proche, des raisons politiques et/ ou religieuses, etc. Il n’y a donc aucune différence entre leur action et celle d’un homme, bien qu’on voit souvent qu’il s’agit là d’actes isolés et que les femmes sont plutôt relayées à un rôle d’infirmière en temps de guerre, c’est simplement nous dit Fatima Lahnait que “se tuer en tuant lorsqu’on est une femme touche à davantage de tabous ». Cette dernière a rédigé un rapport « Femmes kamikazes, le djihad au féminin » et explique qu’il n’y a pas de profil type de la femme kamikaze et qu’engager une femme pour exécuter un attentat-suicide peut être une stratégie pour atteindre plus facilement sa cible. En effet, “en période de tensions, une femme pourra plus facilement atteindre la cible en s’approchant de forces de l’ordre sur le qui-vive par exemple ». Elle explique aussi que cela peut permettre d’attirer l’attention des médias comme avec la vague d’attentats-suicides menés par 67 femmes palestiniennes entre 2002 et 2006.

Cependant, on voit tout de même une augmentation depuis 2017 avec l’avènement de Boko Haram qui a utilisé des femmes et notamment des fillettes pour se faire exploser au Nigéria par exemple. Les attaques de ce type n’ont fait que se multiplier sur le territoire. Elles sont utilisées afin de déjouer la sécurité, c’est devenu une véritable stratégie et non plus seulement des cas isolés. 

Même si l’implication des femmes dans les combats n’est pas nouvelle, il s’agissait pour la plupart d’une façon de s’émanciper, de résister à l’impérialisme, on y voyait un objectif politique. Or, dans le cas de Boko Haram il ne s’agit pas de combattantes mais d’une stratégie des hommes qui utilisent des femmes pour mener à terme leur idéologie puisqu’on imagine bien qu’une fillette de 7 ans a agi sous la contrainte. C’est également le cas d’autres femmes dans le cas de Boko Haram car on sait que beaucoup ont été kidnappées et forcées d’agir. 

C’est cette forme de femmes au combat qui est nouvelle. 

Les combattantes kurdes 

De l’autre côté, au moment où l’Etat islamique (EI) avait envahi la Syrie, les combattantes kurdes de Syrie avaient pris part au combat. Ce fut le cas de Dilar Gencxemis, plus connue sous le nom d’Arin Mirkan (nom de guerre) qui le 5 octobre 2014 à Kobani, a été la première attaque-suicide recensée en Syrie. Elle a été érigée en symbole de cette lutte en sacrifiant sa vie. 

Cependant, les combattantes kurdes ne sont pas nouvelles, explique Rusen Aytac, chargée du département des droits de l’homme à l’Institut kurde de Paris : « Il y a toujours eu des noms symboliques de femmes qui ont résisté dans les années 60 ou 70 ». La première aurait été Margaret George Shello en 1960 en Iraq. Cela explique le nombre important de combattantes dans les rangs de la branche armée syrienne du PKK où elles seraient 40%. Rusen Aytac montre que les raisons qui poussent les femmes à s’engager sont le nationalisme mais également la défense d’une certaine idéologie, une volonté d’émancipation, leur permettant alors de déconstruire la vision patriarcale que l’on a de la guerre. En 2018 l’écrivain et poétesse libanaise Hyam Yared déclarait qu’au Moyen-Orient, « la dictature c’est le patriarcat ». Phrase que l’on peut étendre à d’autres Etats que ceux du Moyen-Orient puisqu’il s’agit d’une problématique globale. 

Les femmes engagées dans le FLN ou dans l’ALN 

L’engagement des femmes dans les luttes indépendantistes n’est pas récent, on peut prendre en exemple les femmes algériennes pendant la guerre d’Algérie. Elles ont contribué à l’indépendance de l’Algérie au sein du Front de libération national (FLN) ou de l’Armée de libération nationale (ALN) en luttant contre la présence française. La plupart d’entre elles n’ont pas été recruté par le FLN, mais leur participation s’est faite de manière spontanée. L’objectif était de libérer leur pays de l’oppresseur. 

Elles ont joué divers rôles : en prenant les armes dans le maquis, ou encore femmes au foyer (musabbilât ) pouvant  être des infirmières, des propagandistes, mais aussi poseuses de bombes (fidayate)…Ce fut par exemple le cas de Djamila Boupacha qui a rejoint le FLN en 1955. Elle a été accusée d’avoir déposé une bombe en 1959. Elle a été emprisonnée clandestinement, violée et torturée par des membres de l’armée française. C’est Gisèle Halimi qui se chargea d’être son avocate, permettant alors de dénoncer médiatiquement les méthodes de l’armée française. Elle devint une figure emblématique de la lutte pour l’indépendance. 

Djamila Bouhired, cheffe de la zone autonome d’Alger durant la guerre d’Algérie et membre du « réseau bombes » dans lequel elle a posé des bombes et a recruté des femmes pour en poser, déclarera en parlant des hommes : « Nous, les filles, avions plus de facilités à aller partout. Lorsqu’une mission se préparait, nous allions sur le terrain repérer les objectifs et notre avis était écouté. Nous faisions beaucoup de choses, les mêmes qu’eux et en plus nous nous occupions d’eux…Nous les avons portés sur notre tête. » Cela donne une image de la place des femmes dans cette guerre d’indépendance.

A travers ces différents exemples nous pouvons remarquer que la prise à partie au conflit de la part des femmes est parfois volontaire et de leur plein gré, mais peut également être influencée par toute une idéologie ou une forme de pression.

Les femmes dans les processus de paix : une exclusion persistante particulièrement dommageable pour les femmes mais aussi pour la sécurité étatique

Une prise de conscience de la communauté internationale qui reste insuffisante : 

Voilà vingt-et-un ans que la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies sur les femmes, la paix et la sécurité a été adoptée par les 192 États membres de l’ONU (30 octobre 2000). Cette dernière avait un objectif clair : améliorer l’accès et la participation des femmes aux processus de paix. Pour la première fois, cette résolution refléta la volonté de reconnaître d’une part le caractère de victime spécifique des femmes en raison de leur sexe, et d’autre part d’amener à ce qu’elles soient aussi considérées comme des participantes œuvrant activement au maintien et à la consolidation de la paix et aux négociations. Concrètement, la résolution 1325 a demandé aux États membres d’assurer une plus grande représentation des femmes à la prise de décisions dans les institutions et les mécanismes nationaux, régionaux et internationaux en vue de la prévention, de la gestion et du règlement des différends. Il s’agissait de veiller à ce que la question de l’équité entre les sexes trouve sa place lors des processus de paix, notamment par une prise en compte des besoins particuliers des femmes et des filles après les conflits. 

Malgré une volonté politique certaine, caractérisée par l’adoption par de nombreux États membres de plans d’actions nationaux afin de la mettre en œuvre, les résultats aujourd’hui ne répondent toujours pas aux attentes. Les femmes restent en effet largement exclues des processus de paix et de médiation.  Selon une étude réalisée par le Council on Foreign Relations on compte entre 1992 et 2018, seulement 13 % de négociatrices, 3 % de médiatrices et 4 % de signataires de grands processus de paix. 

Une exclusion dommageable pour les femmes et leurs droits dans les sociétés post-conflit : 

D’après Christine Bell, dans « Women and peace processes, negotiations, and agreements: operational opportunities and challenges », (“Les femmes et les processus, les négociations et les accords de paix : opportunités opérationnelles et challenges”) (2013) cette exclusion des femmes des processus de paix est particulièrement problématique, car elle a lieu lors de processus de prise de décision qui “à la fois, préparent la voie pour sortir des conflits et mettent en place les structures gouvernementales politiques, juridiques et économiques ;  fournissent un plan pour la reconstruction après un conflit, déterminent le rôle des organisations internationales ; et mettent en place des flux de financement”. En d’autres termes, il s’agit de moments décisifs dans l’histoire et la trajectoire d’un pays, ainsi, l’absence des femmes – mais aussi des acteurs de la société civile, et des minorités – lors des pourparlers préliminaires et des accords de paix, ces derniers ayant le plus souvent lieu dans la confidentialité, les condamne quasi systématiquement  à voir leurs intérêts et besoins spécifiques ignorés. Selon J. True et Y. Riveros-Morales et leur analyse effectuée sur une base de 98 accords de paix à travers 55 pays entre 2000 et 2016, les chances que les accords de paix contiennent des dispositions relatives au genre sont en effet significativement plus élevées lorsque les femmes participent aux processus. 

Mais aussi préjudiciable pour les États et leur stabilité :

Outre le fait que l’exclusion des femmes des processus de paix réduise considérablement leurs chances de connaître d’une équité entre les sexes lors de la mise en œuvre des nouvelles structures politiques et institutionnelles post-conflit, il semblerait que cela ait aussi des conséquences négatives sur la durabilité et la qualité de la paix.

En effet, la présence de femmes dans les négociations permettrait de sortir des seules questions relatives aux actions militaires, aux arrangements de pouvoirs et aux gains de territoire. Comme le groupe de recherche sur les Crises internationales a pu en faire état en République Démocratique du Congo, au Soudan, ou encore en Ouganda, les femmes ont tendance à davantage soulever des questions relatives aux droits humains, à la sécurité, à la justice, à l’emploi, à l’éducation ou encore à la santé, des questions indispensables pour une reconstruction post-conflit perenne. 

Ainsi, selon Jamille Bigio et Rachel Vogelstein, dans un article de 2016 du Council on Foreign Relations (Conseil de Relations Internationales), le taux bien trop élevé d’échec des accords de paix et ainsi de récidives de guerres civiles – 90% des guerres civiles dans les années 2000 ont eu lieu dans des pays ayant déjà connu une guerre civile au cours des trente dernières années – doit nous amener à reconsidérer les stratégies majoritairement utilisées. 

En l’occurrence, de récentes études montrent que la présence des femmes dans les processus de paix a tendance à augmenter les probabilités de “faire” la paix. 

L’analyse de Thania Paffenholz dans  “Making Women Count—Not Just Counting Women: Assessing Women’s Inclusion and Influence on Peace Negotiations,” (“Prendre en compte les femmes – et ne plus seulement les compter : évaluation de l’inclusion et l’influence des femmes dans les Négociations de Paix”) de 2016, effectuée sur quarante négociations de paix ou de rédaction de constitutions depuis 1990 montre par exemple que les parties auraient des chances significativement plus élevées d’accepter de communiquer entre elles et de trouver un accord lorsque des femmes exerceraient une forte influence dans le processus de négociation en comparaison avec les fois où elles n’y exerceraient pas ou peu d’influence.  

Selon une autre étude ayant analysé 181 accords de paix signés depuis 1989, lorsque les femmes participent aux processus de paix en tant que témoins, médiatrices et/ou négociatrices, l’accord trouvé aurait plus de 35% de chance de durer au moins quinze ans, en comparaison à un accord duquel elles auraient été exclues (Laurel Stone, 2016).

Les femmes : “des faiseuses de paix” ?

De tels résultats semblent s’expliquer par des capacités plus grandes chez  les femmes à adopter une approche collaborative et qui prennent en compte les divisions ethniques, politiques, religieuses, culturelles ou encore sectorielles (Seth G. Jones and Martin C. Libicki, 2008). En Afghanistan par exemple, la présence en 2004 de 20% de femmes au sein de la Convention constitutionnelle aurait grandement participé à intégrer des dispositions relatives à l’égalité entre les citoyens afghans dans la nouvelle Constitution et même à faire reconnaître officiellement le langage de la minorité Uzbek. (Klara Banaszak et al., UN Women, 2005)

Selon une autre étude, c’est le fait que les femmes soient plus aisément perçues comme des intermédiaires honnêtes par les parties négociatrices qui augmenteraient les chances de trouver un accord entre elles. Une perception qui, dans les faits, trouve ses racines dans la réalité des femmes et de leur exclusion concrète des structures de pouvoir et des forces combattantes, les amenant à être quasi automatiquement perçues comme des médiatrices politiquement impartiales dans les négociations en comparaison aux hommes. (Patty Chang et al., 2015.) 

Enfin, car les femmes auraient tendance à endosser des rôles sociaux et des responsabilités plus diverses que les hommes, elles auraient plus facilement accès à des informations et des réseaux de communautés permettant de nourrir les débats lors des négociations de paix ou de prendre en compte les intérêts d’une diversité d’acteurs. En 2006 par exemple, lors de négociations au Darfour, c’est grâce à leurs expériences que des femmes – dont l’un des rôles est d’aller chercher l’eau à la rivière – ont pu conseiller les négociateurs issus de groupes rebelles ne vivant pas sur le territoire, à propos du contrôle de cette même rivière, et notamment des sécheresses qu’elle avait connue ces dernières années (Mobina Jaffer, 2010). 

Ainsi, il semblerait qu’il y ait un véritable intérêt à inclure les femmes dans les pourparlers préliminaires et les négociations visant à sortir des conflits. Comme Jamille Bigio et Rachel Vogelstein le décrivent de manière précise dans leur article s’adressant aux pouvoirs publics américains, les cas concrets où les femmes ont participé de manière significative à l’abandon des conflits et à la promotion d’une stabilité sont nombreux. On retrouve par exemple le cas de l’Irlande du Nord où la Coalition des Femmes d’Irlande du Nord (Nothern Ireland Women’s Coalition) un parti politique créé en 1996 par des femmes aussi bien irlandaises et catholiques qu’anglaises et protestantes, a permis d’apporter aux négociations de paix une perspective unique. Selon Helen Jackson, membre du Parlement anglais et observatrice des négociations à l’époque, ce groupe de femmes “donna un visage humain au conflit et permit de mettre en lumière les conséquences individuelles de la guerre”. Ainsi, les femmes, en facilitant le dialogue et en apportant leurs regards sur la guerre, participèrent à l’élaboration des “Good Friday Agreement”, et sont parvenues à mettre en avant les questions plus sensibles n’ayant pas été abordées par les négociateurs masculins jusque-là telles que la réintégration des prisonniers politique, l’éducation post-conflit ou encore les “mixed housing” – des logements publics octroyés aux citoyens acceptant de vivre aux côtés de la population avec qui ils étaient en conflit jusque-là -, des questions pourtant fondamentales pour assurer une cohésion sociale post-conflit et une paix durable (Chang et al., 2001). 

Margaux Sourisseau, Clémentine Bas, Emma Nallet et Carla Anguis, membres de l’ADHS

Sources :
  • Thania Paffenholz (2016) “Making Women Count—Not Just Counting Women: Assessing Women’s Inclusion and Influence on Peace Negotiations,” (“Prendre en compte les femmes – et ne plus seulement les compter : évaluation de l’inclusion et l’influence des femmes dans les Négociations de Paix”) 
  • True, J. & Riveros-Morales, Y. (2018). Towards inclusive peace: Analysing gender-sensitive peace agreements 2000–2016 (“Vers la paix inclusive : Analyse de la question du genre dans les processus de paix”) 
  • Bigio Jamille,  Vogelstein Rachel, (2016) « How Women’s Participation in Conflict Prevention and Resolution Advances U.S. Interests » (“Comment la participation des femmes dans la prévention et la résolution des conflits a un intérêt pour les États-Unis”) 
  • How Women’s Participation in Conflict Prevention and Resolution Advances U.S. Interests
  • International Crisis Group, “Beyond Victimhood: Women’s Peacebuilding in Sudan, Congo and Uganda,” Africa Report No. 112, June 28, 2006 (“Au-delà de la victimisation : la fabrique de la paix par les femmes au Soudan, au Congo et en Ouganda”) 
  • Stone Laurel (2016) “Quantitative Analysis,” in Annex II in O’Reilly et al., “Reimagining Peacemaking,” p. 34. (“Analyse Quantitative dans “Repenser la fabrique de la paix””) 
  • Seth G. Jones and Martin C. Libicki, “How Terrorist Groups End: Implications for Countering al Qa’ida,” RAND Corporation, 2008, p. 1 (“Comment les groupes terroristes s’éteignent : quelles implications dans la lutte contre AlQaïda”) 
  • Klara Banaszak et al., “Securing the Peace: Guiding the International Community Towards Women’s Effective Participation Throughout Peace Processes,” UN Women, 2005 (“Maintenir la paix : guider la Communauté Internationale vers la participation effective des femmes aux processus de paix”) 
  • Patty Chang et al., “Women Leading Peace,” Georgetown University Institute for Women, Peace and Security, 2015 (“Femmes menant la paix”) 
  • Mobina Jaffer, “Mobina Jaffer (Canada)—Women and Peace Negotiations in Darfur,” Institute for Inclusive Security, November 17, 2010 (“Les femmes et les négociations de paix au Darfour”)
  • Chang et al.; Sanam Naraghi Anderlini, “Women, Peace and Security: A Policy Audit,” International Alert, June 2001, pp. 23–24 (“Femmes, Paix et Sécurité : un audit politique”) 

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