Non à la transition écologique, oui à la reconstruction écologique?

Le dérèglement climatique devient de plus en plus préoccupant. Comme le rappelle l’INRA, l’institut national de la recherche agronomique, ce phénomène provoque incendies, sécheresses, canicules, tempêtes et avalanches. Le nombre de catastrophes naturelles a été multiplié par cinq ces cinquante dernières années1. Par ailleurs, un consensus scientifique s’est formé autour de la question de l’origine humaine du dérèglement climatique : 97,1% des articles réalisés par environ 30 000 chercheurs entre 1991 et 2011 affirment que le dérèglement climatique est attribuable à l’activité humaine.

L’Incendie de la Chambre des lords et des communes, le 16 octobre 1834, William Turner

De nombreux citoyens du monde entier qui avaient encore une croyance dans la classe dirigeante internationale ont placé leur confiance dans un nouvel outil : les COP, les conférences des nations unies sur le dérèglement climatique. La dernière édition, la COP26 a
été un échec retentissant. Comme le précise Amnesty International qui en dresse un bilan catastrophique2, les communautés marginalisées ont été souvent reléguées au statut de dommages collatéraux non indispensables. Les pays riches quant à eux n’ont pas engagé de fonds destinés à indemniser les communautés subissant des pertes et dommages liés au dérèglement climatique. De plus l’accord n’appelle pas à l’élimination progressive de tous les combustibles fossiles et de toutes les subventions aux énergies fossiles.

Cette inaction politique pose profondément problème. Actuellement, une partie de la jeunesse est tentée de faire un procès à ceux qui les ont précédés, et notamment aux « boomers », les personnes nées entre la fin de la deuxième guerre mondiale et le début des années soixante. Ils sont considérés comme coupables d’avoir consommé et exploité l’environnement sans se poser de questions sur les conséquences de leur mode de vie, et en laissant de côté la question écologique. Il est vrai qu’écarter d’instances de décisions des personnes qui incarnent des politiques destructrices pour la planète est sain. Mais vouloir écarter d’un revers de main tout ce qui a précédé la jeunesse actuelle peut être contreproductif. Les nouvelles générations peuvent trouver des alliés de poids dans l’ancienne, notamment chez l’économiste Gaël
Giraud qui propose le concept de « reconstruction écologique »3 avec toute une série de mesures sérieuses, applicables et réalistes à mettre en œuvre. Les économistes, lorsqu’ils ne sont pas bloqués dans un logiciel purement économiciste, qu’ils sont capables de dialoguer avec d’autres disciplines et qu’ils prennent en compte les enjeux de sauvegarde de la biodiversité, de l’environnement et de l’importance de la transition énergétique, sont en capacité de trouver des portes de sortie lorsque tout brûle.

L’heure tourne, le dérèglement climatique s’aggrave, et la grande majorité des hommes et des femmes au pouvoir ne font rien. Il est alors demandé à la population de faire des efforts, ce à quoi on ajoute le concept de « transition écologique » qui n’a produit que peu d’effets ces dernières années, en plus de renvoyer à un imaginaire de changement soft, là où il y aurait besoin d’un changement paradigmatique conséquent. Faudrait-il remplacer le concept de « transition écologique » par celui de « reconstruction écologique », qui ferait référence à des moyens d’action plus importants et donc plus adaptés à la crise que nous vivons ?

L’action individuelle semblerait insuffisante contre le dérèglement climatique, contrairement à ce que semble sous-entendre de nombreuses institutions. Carbone 4, un cabinet de conseil indépendant spécialisé dans la stratégie bas-carbone et l’adaptation au dérèglement
climatique, a publié un texte qui soutient cette affirmation. En effet, cet écrit venant à la suite de nombreux autres qui soulignent l’importance d’États forts dans la lutte contre le dérèglement climatique, nous oblige à penser au rôle de l’exécutif.

Qui dit politiques publiques importantes, dit initiative étatique conséquente. Or le pouvoir en place qui a laissé tomber les préconisations de la Convention Citoyenne pour le Climat formée suite à la révolte des Gilets Jaunes a démontré qu’il fait preuve de la même passivité concernant le climat que n’importe quel pouvoir occidental moyen, voire pire : la France a été condamnée par le tribunal administratif de Paris pour carences fautives dans la lutte contre le dérèglement climatique. Et elle est le seul pays européen du G20 à avoir augmenté ses financements fossiles depuis les accords de Paris. Depuis 2016, les banques françaises sont celles qui financent le plus de projets fossiles dans le monde, juste derrière les banques japonaises. Dans la même catégorie en termes de lutte pour l’écologie on trouve les trois autres candidats ayant le plus de chance de gagner les élections présidentielles de 2022 selon les sondages au moment où cet article est écrit.

De l’autre côté, il existe des personnes dont l’intelligence et les capitaux culturel, symbolique et social font d’eux des personnes aptes à approcher les sphères de pouvoir et prendre les meilleures décisions écologiques possibles. Mais surtout ils se situent dans un entre-deux intéressant : ni trop proches du système (contrairement aux politiciens écologistes dont une partie importante de la population se méfie de par leur participation au système politique actuel ce qui rend leur accès au pouvoir difficile voire impossible), ni trop éloignés (ce qui pourrait devenir une entrave à la prise de décisions de par un système politico-économico-médiatique trop en opposition).

Gaël Giraud fait partie de ces personnes. Ses préconisations sont d’une radicalité intelligente et il est loin de faire partie de l’etablishment. Il est au même temps un économiste proche des grandes élites économiques et spirituelles de l’Occident et ses préconisations ne proposent pas un renversement de table risqué. Ancien polytechnicien et normalien, il a été président de l’AFD, l’Agence Française de Développement, de 2015 à 2019. Il a aussi travaillé pour la finance à un haut niveau, au point qu’il lui a été proposé un poste de trader important aux États-Unis, ce qu’il a refusé par exigence éthique. Il est aussi prêtre jésuite, et a déjà conseillé le Pape François, situé en haut de la hiérarchie de l’Eglise Catholique.

L’économiste Gaël Giraud

La reconstruction écologique préconisée par Gaël Giraud poursuit quatre objectifs :

  • Diminuer le niveau global des émissions de gaz à effet de serre.
  • Réduire l’intensité énergétique des activités humaines.
  • Diminuer l’intensité carbone de l’énergie utilisée par l’homme.
  • Prendre en compte dans l’activité humaine le reste de la nature, la réduction du volume de
    déchets et la sauvegarde de la biodiversité.

Gaël Giraud met en avant trois priorités pour la reconstruction écologique :

  • La rénovation thermique de tous les bâtiments qui consiste dans l’ensemble des travaux du
    bâtiment visant à diminuer la consommation énergétique du bâtiment et de ses habitants ou
    utilisateurs.
  • La mobilité verte. Essentiellement par le train, en réhabilitant les lignes de chemin de fer très
    denses de 1945.
  • L’agroécologie et l’industrie verte. L’industrie verte étant une industrie qui mène ses
    activités sans mettre en péril la santé des écosystèmes naturels, ni la santé des populations
    humaines. L’agroécologie quant à elle est l’ensemble des méthodes de production agricoles
    respectueuses de l’environnement.

Pour ces trois mesures, la principale difficulté reste l’industrie verte car cela demande d’avoir d’excellents physiciens, commerciaux et ingénieurs, et de mettre fin à l’obsolescence programmée. Ce qui est difficile puisque les industries sont particulièrement attachées au dispositif actuel. De plus, de nombreux minerais contenus par exemple dans nos téléphones portables ne sont pas recyclables.

Évidemment, ces trois mesures demandent un investissement colossal. Différentes pistes s’ouvrent à nous pour le financement :

  • Demander à la BCE d’injecter de l’argent dans l’économie (c’est initialement un de ses rôles
    puisqu’il s’agit d’une banque centrale qui doit relancer l’économie lorsque celle-ci est en
    panne, à l’image de la FED aux États-Unis sous la présidence Obama).
  • Inciter les banques privées à faire du crédit.
  • Annuler les dettes publiques auprès de la BCE ce qui libèrerait 420 milliards d’euros qui
    pourraient être utilisés pour la reconstruction écologique. L’annulation des dettes de la BCE
    n’ayant aucun impact négatif puisqu’une banque centrale n’est pas un créancier privé et peut
    se recapitaliser elle-même.

En effet certaines mesures ambitieuses demandent d’établir un rapport de force au sein de l’UE. C’est le cas de l’introduction de monnaie libre de dettes pour la reconstruction écologique ou le recours à un vaste programme de subventions publiques.

Gaël Giraud est clair là-dessus : une écologie sérieuse sans toucher aux traités européens tout en voulant rester dans l’UE est un fantasme. Mettre en place une politique écologique sérieuse demande des moyens colossaux, que la France ne peut pas se procurer seule.

Il faut aussi poser la question de la fiscalité écologique. Il est nécessaire d’établir une taxe carbone. Mais il est aussi évident qu’il ne faut pas répéter la grave erreur qui a été une des causes principales de la création des gilets jaunes. En 2018, Wikileaks a permis de révéler que deux conseillers de la présidence, Laurent Martel et Alexis Kohler ont eu une discussion par mail dans laquelle ils affirmaient que la hausse de la taxe carbone avait pour objectif de financer le trou dans les dépenses formé par le CICE, un avantage fiscal qui concerne majoritairement les entreprises avec le plus de moyens4.

Pour que cette taxe carbone soit acceptée par la population elle doit permettre aux catégories de la population qui ont peu de ressources économiques de consommer davantage. Ainsi, Gaël Giraud propose de compenser toute hausse de la fiscalité écologique par des mesures équivalentes en faveur du pouvoir d’achat. Comment ? En faisant en sorte que l’argent de l’augmentation de la taxe carbone aille dans la poche des classe précaires et moyennes.

Enfin, le terme de reconstruction écologique n’est pas anecdotique. Il serait peut-être souhaitable de l’intégrer au débat public. Il permet de souligner l’importance de l’effort matériel à mener, et s’oppose au concept de décroissance qui est trop équivoque. Même si l’on entend la décroissance dans le sens de décroissance du PIB, lutter pour celle-ci peut être inutile : rien ne garantit qu’une réduction du PIB donne nécessairement une réduction des activités polluantes.

Manifestation pour le climat

S’il fallait poser un bilan général et schématique, il serait de cet ordre-là : nous avons besoin d’un changement de concepts, d’un changement de financement, d’augmenter considérablement nos efforts et nous n’avons plus que huit années pour agir pour limiter le réchauffement à 1,5 degré selon l’ONU5. Ainsi, nous avons été témoins d’un phénomène dont nous sommes plusieurs à n’avoir jamais observé jusqu’à maintenant. Un cortège de jeunes manifestants qui n’étaient pas des anarchistes ou faisant partie d’un black bloc en marge d’une COP (tout de suite après la COP26 dans les rues de Glasgow) a réclamé la voie révolutionnaire6. La jeunesse européenne écologiste étant d’habitude caractérisée pour sa modération, il s’agit d’un fait inédit. En France, nous pouvons nous interroger sur la pertinence de cette issue. L’incapacité de la gauche à s’unir autour d’un candidat progressiste sérieux, de la droite à proposer un candidat écologiste, la main-mise des milliardaires sur les élections et le fait qu’il s’agit de l’avant dernière élection pour inverser la tendance doivent être pris en compte dans nos réflexions.

De plus la France a un mouvement révolutionnaire endormi, prêt à se réveiller à n’importe quel moment. Les gilets jaunes. Le slogan « fin du mois, fin du monde, même combat », né sur les ronds-points et faisant référence à l’urgence sociale et climatique est devenu un des principaux slogans lors des manifestations, et montre à quel point les gilets jaunes ont à cœur la question écologique. En témoigne notamment les nombreuses actions qu’ont réalisé les gilets jaunes main dans la main avec des militants écologistes7,8. Et il ne faut pas oublier que ce mouvement a été soutenu par une écrasante majorité de la population française (plus de 60%) pendant plusieurs semaines, ce qui en fait le mouvement politique qui a reçu le plus de soutien depuis le front populaire, en 1936. Par ailleurs ce mouvement se bat pour un approfondissement démocratique et pour un assainissement de la sphère médiatique ce qui permettrait de faire les bons choix grâce à la possibilité d’être bien informés. Ces changements donneraient la possibilité de mettre en place la reconstruction écologique préconisée par Gaël Giraud.

Le fait de ne pas prendre un tournant écologiste en nous appuyant sur des personnes comme Gaël Giraud ou en n’empruntant pas la voie révolutionnaire ne serait-ce qu’en dernier recours, et donc ne rien faire, pourrait nous coûter très cher. Et il ne faut pas parler qu’en termes financiers : mais en vies humaines, surtout. Le sud de la France sous stress hydrique élevé (pénurie d’eau), avec des voisins qui vivent la même situation, des exilés climatiques venant par dizaines, voire centaines de millions et déstabilisant ainsi des pays entiers, et l’épuisement des ressources qui ouvrirait sur des conflits, sont des événements qui ont plus que de grandes chances d’arriver d’ici une vingtaine d’années. Soit demain.

Autant de raisons de penser que ce qui nous attend si nous ne réagissons pas avec force, c’est une grande souffrance. Et même, pour une partie de la population, une mort prématurée.

À nous de voir quel sera notre destin.

Martin Lopez-Isaza, membre de l’ADHS

1- https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/catastrophes-naturelles-rechauffement-climatique-catastrophes-naturelles-risque-ete-multiplie-5-50-ans-93327/

2- https://www.amnesty.fr/actualites/lechec-de-la-cop26-lechec-des-leaders-mondiaux

3- https://www.institut-rousseau.fr/comment-financer-une-politique-ambitieuse-dereconstruction-ecologique/
4- https://wikileaks.org/macron-emails/emailid/50207
5- https://www.huffingtonpost.fr/entry/lonu-alerte-il-ne-reste-que-8-ans-pour-limiter-lerechauffement-a15degc_fr_617806b5e4b010d933165ef5?utm_term=Autofeed&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1635260278
6- https://www.youtube.com/watch?v=LPiJgGlDJsE 0 minute 47 seconde
7- https://www.youtube.com/watch?v=XyM15Qi_02k
8- https://www.youtube.com/watch?v=c20r2ZlI_Aw

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