Témoignage d’un juré d’assise : le procès Ranucci et la peine de mort

Geneviève Donadini a trente-cinq ans lorsqu’elle est convoquée pour faire partie du jury dans le procès Ranucci. L’affaire Ranucci, c’est l’enlèvement et le meurtre d’une petite fille. L’accusé, Christian Ranucci, est condamné à mort et exécuté en 1976. Une quarantaine d’années plus tard, Geneviève Donadini prend la parole et évoque son expérience dans “Le procès Ranucci : témoignage d’un juré d’assise”. Cet ouvrage fait le récit de toute l’affaire, de l’enlèvement à l’exécution de Ranucci. On peut y voir le déroulement d’un procès impliquant la peine de mort du point de vue d’une jurée. Une affaire très difficile donc, d’autant plus pour un jury qui n’a ni formation ni aide psychologique à cette époque. Aujourd’hui les débats sont relancés sur la peine de mort, souvent par des gens qui ne l’ont jamais connue. Alors nous avons posé quelques questions à l’auteure concernant son expérience et ce qu’elle en tire avec le recul pris durant toutes ces années de silence. 

Malgré la difficulté de votre rôle dans cette affaire, vous précisez que vous ne remettez pas en cause l’existence d’un jury qui est une grande avancée démocratique. Le débat s’ouvre depuis quelques années sur la suppression d’un tel jury : jusqu’en 2023, des cours criminelles départementales se passeront de jurés sont expérimentées pour certains crimes ; la Suisse a abandonné les jury populaires en 2011 par référendum d’initiative populaire. Comment vous placez-vous dans ce débat? L’avancée démocratique que représente le jury populaire a-t-elle toujours lieu d’être malgré les difficultés que vous évoquez notamment dans votre livre?

Il faut conserver un jury populaire, même si on peut se poser la question cela reste une avancée car la justice est quelque chose qui va intervenir sur la vie des gens et on ne peut pas laisser ça qu’à des spécialistes. Il faut conserver le jury populaire mais l’améliorer. Il faut faire intervenir le bon sens populaire.

Avant d’endosser leur rôle, les jurés doivent prêter serment de se décider selon leur intime conviction. Si l’intérêt du jury populaire est d’apporter un côté pratique aux affaires à côté des professionnels du droit qui ont une vision très théorique des dossiers présentés, ce même côté pratique fait intervenir des variables plus ou moins aléatoires selon les jurés tirés au sort. Vous en évoquez certaines dans votre ouvrage, pensez-vous que l’intime conviction constitue un moyen trop aléatoire pour juger d’affaires aussi importantes ? L’objectivité demandée dans ces procès est impossible à atteindre au regard de la nature humaine, de la société dans laquelle les jurés évoluent, de l’influence des médias notamment et face à des affaires aussi difficiles dans lesquelles les protagonistes appuient sur la sensibilité des jurés.

Je trouve que le terme “intime conviction” est antinomique : l’intime c’est quelque chose d’intime, de personnel, cela renvoie à comment on est tandis que la conviction c’est être convaincu. Le terme d’intime conviction était une notion que je ne comprenais pas bien. Si on arrive à me convaincre que la personne est coupable je serais convaincue mais qu’est ce que ça à voir d’intime. De plus, mon intime conviction a changé tout au long du procès selon les médias, selon qui on entendait à l’audience, selon les plaidoiries toutes très belles que ce soit la défense ou l’accusation. Lorsque vous voyez les photos d’une petite fille assassinée et que vous avez une fille du même âge vous êtes convaincu que le crime a eu lieu mais la question c’est de savoir qui l’a commis et c’est là que l’intime intervient.

Dans votre ouvrage, il est question des doutes au sujet de la culpabilité de Monsieur Ranucci, qui ont surgi après la condamnation, ou après son exécution. La condamnation à mort est une peine qui peut être difficile à accepter ou à réaliser, lorsqu’on n’y est pas confronté directement. Est-il possible pour un juré de ne pas saisir l’importance de la peine ? Est-il possible que les doutes arrivent avec la réalisation et le recul suite au procès très lourd émotionnellement au vu de ces conséquences ? Par ailleurs comment expliquez-vous que l’opinion publique ait été aussi sûre de la culpabilité de Ranucci jusqu’à sa condamnation ? Peut-on parler du besoin d’avoir un coupable?

Personnellement j’ai tout à fait réalisé ce que représentait la condamnation à mort. Quand on a donné le verdict pour moi il était clair que ce n’était pas qu’un dossier et que c’était un homme à qui on allait trancher la tête. Mais c’est certain que les sociétés et les médias avaient besoin d’un coupable ; il y avait eu trop de meurtres d’enfants, on se disait qu’il fallait arrêter les tueurs d’enfants.

Dans un procès comme celui-ci, les émotions entrent inévitablement en jeu et on se rend compte de la personne derrière le dossier. Sans trahir le secret des délibérations, vous expliquez que cette affaire était difficile au niveau de votre conscience et de vos convictions. Est-ce que la peine de mort peut être un moyen de condamner un dossier et non une personne ? La peine de mort est-elle une solution de facilité qui conduit à dépersonnaliser le prévenu et se créer une protection face à l’horreur de certaines affaires ?

Le jury populaire est fait de personnes qui peuvent être extrêmement différentes (hommes, femmes, hauts placés, personnes qui le sont moins, âges différents, etc) et permet de ne pas condamner seulement un dossier mais bien de condamner une personne. En effet, tous les juristes et spécialistes qui sont là ont étudié l’affaire par le biais des dossiers. Pour les jurés qui n’ont pas accès au dossier, tout est à l’oral et vivant, on se rend compte qu’il y a la vie d’une personne en jeu.

Comment fait-on pour vivre avec le poids de ce procès en étant censurée dans vos propos par le secret des délibérations ? 

C’est très dur, je suis restée plus de 40 ans sans en parler à personne. J’ai commencé à en parler mais je ne parlerais que du déroulé du procès sans pouvoir parler des délibérations. C’est un peu une punition. Je ne sais pas s’il y a des cellules psychologiques qui pourraient aider les jurés sur ce point. Là c’était très fort car cela concernait la peine de mort mais aujourd’hui il y a des jeunes femmes qui doivent assister à des procès pour viol qui sont aussi très forts, je ne pense pas que les membres du jury sortent indemnes de cette expérience. C’est essentiel d’avoir après une cellule psychologique pour pouvoir digérer ce qu’on a vécu et pour pouvoir assumer le secret des délibérations. 

Sur le mot de la fin, Geneviève Donadini nous explique pourquoi ce procès et plus largement la condamnation sont des sujets dont il est encore nécessaire de parler, quarante ans après l’abolition de la peine de mort.

Le problème avec cette affaire est que bientôt il ne restera plus grand monde, j’avais trente-cinq ans j’étais le plus jeune juré, les avocats sont décédés à l’exception de Maître Collard, la maman de Ranucci est décédée. Monsieur Gilles Perrault qui m’a persuadée de parler tout au moins du procès car c’est un témoignage du procès. J’ai mis longtemps à m’y mettre et c’est pour ça que je ne refuse pas de répondre en restant dans le cadre du procès. Cela permet de ne pas oublier ce qui est essentiel d’autant plus que la période actuelle fait qu’il y a des inquiétudes sur un possible rétablissement de la peine de mort. Sur la place du Panthéon il y a eu une manifestation pro peine de mort pendant un débat contre la peine de mort qui avait lieu dans le Panthéon, ce n’était pas une grosse manifestation mais cela montre que le débat est toujours ouvert, au point que certaines personnes aillent manifester. Aussi, sur le livre d’or des personnes se sont permises d’écrire qu’elles étaient pour la peine de mort, j’étais profondément choquée par ces prises de position, tout de même on ne va pas retourner à ces barbaries. Il faut avoir le culot de faire ça.

Geneviève Donadini nous a ensuite parlé d’une intervention avec des lycéens qui démontre l’importance de continuer de parler de la peine de mort et d’informer : Pour moi c’est une victoire qu’ils m’écoutent, pour moi la jeunesse c’est généreux quand on voit comment ils se battent. Quand on parle de la peine de mort, pour les jeunes c’est abstrait, une jeune m’a dit “mais madame de votre temps ça existait encore la peine de mort? C’est à la piqûre ?”, je lui ai dit “non à la guillotine” et elle a répondu “Comme Marie Antoinette?”.

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle pense aujourd’hui de la peine de mort, Geneviève Donadini répond très justement : Pour moi la peine de mort n’est pas une question philosophique. Les arguments en faveur et contre celle-ci sont tous théoriques. Mais la peine de mort c’est quand on vous met quelqu’un devant vous et qu’on vous dit “vous avez le droit de lui couper la tête”, ça c’est la réalité.

Anastasia Marucheau de Chanaud, membre de l’ADHS

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